jeudi 3 septembre 2009

Le dernier train.



J'ai voyagé d'un bout à l'autre du monde, serrant au creux de mes mains les étoiles du nord, immortelles et grandes, creusant de mes doigts avides le sable des déserts, mornes et droits comme un triste médicament. J'ai vu les miroirs, les statues de glaise et de cristal, automates fluides d'acier et de chair, mais je n'ai pas cédé. Au cœur de la Grande Ville, celle des aveugles, des sourds, et de ceux qui parlent sans cesse comme s'ils craignaient que le silence arrête le temps, j'ai trouvé la nuit. L'épaisse et sombre nuit, giclant au visage par flocons et brûlant l'épiderme de sa sourde pâleur. Dans les caves, les sous-terrains, les bulles de savon où mon âme aimait se réfugier, j'ai trouvé la solitude. Celle, convulsive, qui apaise l'esprit avant de le froisser et de le dévorer sans remords. J'ai fui, couru, rampé, étouffé, lorsqu'une réminiscence du passé est venue briser mes chaînes. Une image, avec l'intensité du réel et la résonance du rêve.


C'était ton visage.

Au guichet de la gare, la gare finale où se croisent les voyageurs exténués, faibles d'avoir trop vécu, j'ai supplié d'une voix tremblante: «Un voyage, un seul voyage, je vous en conjure! Après cela, je ne vous embêterai plus... je m'effacerai de ce monde, et toute trace de mon existence volera au vent comme poussière de rose, je ne vous demande que cette ultime faveur.» J'ai ouvert ma boîte crânienne pour extirper ton souvenir, l'unique image de toi qui me restait, et me hantait chaque minute de ma sinistre vie. Je l'ai brandis fébrilement devant le visage émacié du contrôleur, qui m'a répondu par un simple soupir de lassitude. D'une voix destructurée, pâle, pareille au crépitement d'une flamme à l'agonie, j'ai cependant poursuivis ma supplication: «Je dois la voir, il le faut, vous comprenez? J’étais trop loin d'elle, j’étais trop mort, je n'étais qu'un misérable reflet sur l’eau limpide de ses pupilles, et maintenant je ne suis plus qu'un cadavre flottant au gré du brouillard. J'en ai besoin, incoryablement besoin, car sans elle je ne peux plus rêver.» Il m'a regardé d'un air contrit, avant de me céder le ticket, et de me faire part d’une ultime recommandation, d'une voix traînante et sale:

« Monsieur, prenez bien garde,
Car ce train sera le dernier,
Car ce voyage sera sans retour. »

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