L'astre brille peut-être, loin vers l'inaccessible, mais il ne peut pas le voir. Les yeux lancés vers l'horizon ne rencontrent que la fumée malsaine d'une cité en ruine, sa beauté déchue s'étalant au sol comme lacérée par les griffes d'un dieu capricieux. Les bâtiments de verre et de marbre qui autrefois s'érigeaient fièrement vers les cieux ne sont plus que de vulgaires débris, parsemant le sol comme pour étaler leur grâce perdue. Les arbres sont morts, et les feuilles qui jonchent le sol ont la couleur de la cendre. Pas un son, la lourdeur du silence contraste avec le chaos du paysage. Le petit garçon prostré là, ses mains autour de ses genoux filigranes, s'est habitué à la poussière qui agresse moins sons corps que son âme. Les yeux rouges de ne plus savoir pleurer, sa peau nue vêtue de sa seule solitude, il semble prier au pied d'une fontaine, et de ses sinistres crevasses desquelles ne jaillissent plus la moindre larme. Ses cris résonnent, résonnent dans toute la ville brisée, mais pas un battement d'aile ne lui répond.
Un bruit, enfin ! Des sabots ! Ils brisent le silence et résonnent en l'âme comme les cloches d'une sinistre église... Le carrosse ! Il est là ! À droite du garçon pâle et froid comme les neiges, un magnifique attelage fait son apparition, son arrogante pureté, entrelacée d'or, d'argent et de cristal, illumine les ruines et tranche la fumée. D'entre les rideaux de soie pourpre, on distingue un visage d'une rare noblesse, fragile et délicat comme la tige d'une rose. Ses cheveux blonds, pareils à de multiples rayons de soleil, masquent par intermittence les traits androgynes de son beau visage. Aux côtés de la créature, une épée faite du plus pur émeraude se balance au gré des cahots de la route ravagée. Le cocher murmure un ordre inaudible, et les chevaux s'immobilisent comme des machines.
Le petit garçon, tout d'abord étonné, fixe ensuite le nouveau venu d'un regard qu'éclaire une lueur nouvelle. On lui en avait parlé, se souvient-il, du temps où les gens grouillaient tous autour de lui et le bousculaient aussi négligemment qu'on écrase un cafard, du temps où l'on voyait la lune se refléter sur le fleuve limpide, mais il n'avait jamais imaginé qu'un jour la Raison elle-même se tiendrait devant lui. Malgré son apparence avenante et ses manières raffinées, de cet homme émane quelque chose qui dérange l'enfant...
Un sourire plein de compassion peint sur ses lèvres parfaitement dessinées, la créature tend une main chargée de bagues au petit garçon. « Viens avec moi, dans le carosse, viens je te montrerais le chemin que tu dois emprunter. » dit-il d'une voix évoquant le miel et la soie. Dans un premier temps perplexe, l'enfant se décide finalement à prendre la main de l'homme... À peine l'a-t-il effleurée qu'il croit sentir mille chaînes le clouer au sol, ses membres s'alourdir, et ses pensées s'engourdir, l'image d'un oiseau aux ailes tranchées le traverse et il se met à pleurer, plus de rage que de tristesse.
Tout à coup, la pression s'évanouit, aussi vite qu'elle était apparue. L'homme aux cheveux blonds à lâché sa main, et fixe d'un air apeuré quelque chose derrière l'enfant.
Un homme sort d'une rue étroite d'un pas traînant. Ses vêtements sont déchirés de partout et ses cheveux d'un noir d'ébène ne semble respecter aucun ordre. Il avance voûté, d'une démarche presque simiesque, en tirant de légères bouffées sur la cigarette qu'il tient entre ses lèvres. Malgré l'allure vaguement cadavérique qu'il présente, l'homme est indubitablement beau. De tout son être émane un sentiment d'ivresse et d'oubli, un parfum de vin et de liberté. Plongé dans ses yeux comme du charbon, on croirait voir la cîme des arbres, la mer infinie et la lune sur les plages d'été. Alors que le nouveau venu se dirige vers l'homme aux cheveux d'or, le petit garçon croit sentir un souffle tiède frôler sa joue, et l'image d'une course effrénée sous le soleil de printemps s'impose à lui, en lui.
Les deux hommes se jaugent du regard quelques secondes, on ne peut imaginer individus plus différents... Puis, tout bascule, la créature aux vêtements lacérés bondit comme un chat sur son adversaire et entreprend de le griffer sauvagement au visage. L'autre remue comme un damné et parvient péniblement à se débarasser de son agresseur avant de dégainer sa longue rapière d'émeraude. Le visage de l'homme blond est tendu par la concentration, son corps courbé dans une posture de combat parfaite, il attend. Son adversaire éclate de rire, danse comme un pantin en tournant sur lui-même et s'immobilise enfin, un sourire dément peint sur son visage. L'escrimeur passe à l'attaque, exécutant un coup d'estoc impeccable qu'une personne normal n'aurait jamais pu éviter. Pourtant, son adversaire, faisant résonner de nouveau son rire si particulier, se jette au sol pour éviter l'épée et entreprend de mordre jusqu'au sang les chevilles élégamment vêtue de l'escrimeur. Ce dernier perd l'équilbre et tombe au sol, s'empalant sans un bruit avec sa propre épée. Un dernier souffle, puis plus rien. Le goudron grisâtre se teint petit à petit de pourpre, alors que le vainqueur du duel se dirige vers l'enfant, étrangement serein.
L'homme à la chevelure d'ébène s'agenouille auprès du gamin et pose ses lèvres pâles sur les siennes, sans que le garçon ne cherche à s'y soustraire. Puis, se penchant vers l'oreille de l'enfant, il murmure quelque chose en souriant. Une promesse de liberté absolue, de plaisir, de beauté et d'ivresse, ainsi que le serment d'être toujours à ses côtés lorsque la solitude le prendra entre ses doigts morbides. L'enfant éclate de rire, et s'éloigne en jouant distraîtement avec les gravas qui jonchent le sol.


