[Début, édité au fur-et-à-mesure.]
Les paysages défilaient à une vitesse affolante, comme si le monde entier n'était qu'une vidéo que l'on aurait regardé en accéléré. Le soleil entamait sa descente quotidienne, et l'horizon se teignait déjà de nuances vermillions. Assise sur la banquette rouge de l'un des compartiments du train, elle contemplait l'étendue déserte au-dehors que seuls venaient troubler quelques arbres décharnés. Les énormes écouteurs qui recouvraient ses oreilles laissaient filtrer une musique calme, bien qu'emprunte de tristesse et de mélancolie, le volume était si fort que les quelques passagers autour d'elle pouvaient l'entendre .
"君に幸あれ...".
Devant elle, une vieille femme à l'air sévère, ridée de telle sorte qu'on ne pouvait l'imaginer sourire, se retourna pour lui demander sèchement de baisser le son ou de changer de compartiment. La jeune fille appuya sur un petit bouton et la musique s'arrêta net, faisant place au plus pur des silences, oppressant et terrible.
Ses cheveux étaient noirs et tombaient négligemment jusqu'au creux de son cou. Une mèche rebelle venait régulièrement recouvrir son œil droit, et elle l'écartait chaque fois d'un léger mouvement de tête. Ce n'était pas le genre de fille à s'attacher les cheveux, ni globalement à prendre trop soin de son apparence. Elle n'en avait de toute manière pas besoin, une beauté naturelle et clairement singulière la rendait différente des autres. On l'aurait dit hantée par un fantôme, qui aurait récité à longueur de journée des chansons aux couleurs du crépuscule. Elle était petite, à tel point que ses pieds ne faisaient qu'effleurer le sol du train, mais son regard avait l'éclat de quelqu'un qui a déjà tout vu du monde, de son absurdité, de sa crasse, et que seuls les souvenirs bercent encore. Les souvenirs, et peut-être un mince espoir, une dernière main à laquelle se raccrocher. C'était son ultime voyage, celui qui précède la vie.
À ses côtés se trouvait un petit chat noir, allongé sur un sac de la même couleur recouvert de clous et de multiples dessins. D'une main distraite, elle distribuait inlassablement des caresses au petit félin. Tout à coup, la voix du conducteur vint briser le silence, en annonçant l'arrivée du train au terminus.
"Tous les voyageurs sont invités à descendre".
Elle se leva et sortit du véhicule, le regard légèrement perdu. Il faisait un peu froid, et le blouson aux couleurs militaires qu'elle avait emporté n'était pas de trop. La fermeture éclair ouverte laissait apparaitre un vieux t-shirt noir aux motifs d'un éphémère groupe de rock que tous avaient déjà oublié, tous sauf elle. Un jean large et volontairement troué aux genoux recouvrait presque entièrement de grosses chaussures noires aux lacets bleu-marines.
Le train se vidait en un flot ininterrompu de voyageurs, les traits tirés, la mine fatiguée et sérieuse. Aucun d'entre eux n'aurait pu accepter l'idée que la vie n'était qu'un jeu, éphémère et particulièrement instable, ils prenaient tout cela bien trop au sérieux; leur travail, leur voiture, leurs liasses de billets qui valaient bien moins qu'un sourire, comme un feu d'artifice de futilités au milieu de l'absurdité. c'est du moins ce qu'elle ruminait sombrement, en se dirigeant d'un pas traînant vers l'arrêt de bus. « Sans doute qu'à mon âge, ils avaient la tête pleine de rêves, comme les miens... Je ne veux pas devenir comme eux... » se disait-elle. Leurs mines grisâtres, à l'instar de leurs costumes et de leurs attaché-cases, offrait un spectacle tristement monochrome. Le ciel, lui, n'était habité que de quelques nuages blancs. Le contraste qui en résultait troublait la jeune fille, comme une vague impression de ne pas être à sa place.
L'arrêt de bus était surchargé, une vingtaine de personnes trépignait d'impatience, leurs voix gueulardes rythmées par des pleurs provenant d'une poussette, une altercation entre deux jeunes à l'air agressif, et la litanie religieuse d'une vieille femme à moitié folle. Ne se sentant pas le courage d'affronter cette meute d'hommes féroces, elle décida de poursuivre son chemin à pieds, quitte à marcher une bonne heure durant. Elle remit ses écouteurs sur ses oreilles, et monta le volume au maximum.
"君に幸あれ...".
Au bout d'une demi-heure de marche, il lui sembla entendre un bruit, presque imperceptible à cause de la musique dans ses oreilles. Elle ôta ses écouteurs en regardant tout autour d'elle, et ce n'est qu'au bout de quelques secondes qu'elle remarqua le sans-abri qui la dévisageait, non pas avec l'air implorant qu'ils arborent souvent, ni même avec le regard lubrique comme cela lui était déjà arrivé. Non, il la regardait simplement d'un air pensif, comme on regarderait un oiseau voler. Il paraissait plutôt jeune, et tenait dans l'une de ses mains une bouteille de whisky, dont la moitié semblait déjà avoir rejoint l'organisme de son propriétaire. Au pieds de l'homme, un carnet fermé et quelques crayons de couleur. Elle s'approcha, vaguement intriguée, et ouvrit le carnet sans que le sans-abri ne l'en empêche. Il était couvert de dessins, des dizaines de pages multicolores représentant des passants à l'air affairé, très différents les uns des autres. Il devait avoir un sacré coup de crayon, pour être capable de croquer en seulement quelques instants l'allure de quelqu'un, se dit-elle. Le chat de la jeune fille, qui s'était tenu silencieux depuis plusieurs heures et marchait tranquillement derrière elle, alla se blottir contre l'homme comme s'il attendait quelque chose.
« Cela vous dérangerait-il de m'accorder quelques minutes de votre temps, j'aimerais vous donner une seconde vie, sur papier celle-ci. »
« Je crains de ne plus savoir ensuite à laquelle m'accorder, mais je prends volontiers le risque. »
Elle épousseta rapidement le sol et s'assit au côté de l'homme. Le chat bondit sur ses genoux et s'immobilisa, comme s'il prenait la pose. Le sans-abri s'empara de sa bouteille de whisky et la tendit à la jeune fille qui l'accepta avec un sourire. Il faisait de plus en plus froid, étrangement pour un début d'automne, et l'alcool qu'elle buvait au goulôt de la bouteille lui réchauffa la gorge. Elle avait la conscience diffuse qu'elle n'aurait peut-être pas du boire après cet homme, mais elle s'en foutait royalement. Il portait quelque chose en lui, bien loin de toutes les maladies que l'on peut craindre, il avait une aura de folie douce, de celles qui auréolent les persécutés, les tristements lucides. En quelques minutes, le dessin fut achevé.
Le croquis avait été réalisé avec une précision remarquable. Il représentait la jeune fille, de trois-quart, en haut d'une petite colline depuis laquelle on voyait briller toutes les lumières de la ville. À ses pieds, le petit chat allongé sur le dos semblait jouer avec quelque chose, sans que l'on puisse deviner de quoi il s'agissait. Il y avait aussi un jeune homme, maigre, pâle, aux cheveux désordonnés, auréaolé d'une douce lueur rouge-orangée. Elle lui tenait fermement la main et leurs yeux se rencontraient comme ceux de deux adversaires à l'aube d'un duel à mort. Elle but une gorgée de whisky supplémentaire, la tête commença à lui tourner, et elle se mit à rire sans vraiment savoir pourquoi. Le dessin lui évoquait quelque chose, comme une impression de déjà-vu, comme si le croquis représentait une situation qu'elle aurait rêvée, longtemps auparavant. Tout était flou, brûlant, et mystérieusement envoûtant. Elle se leva en titubant, et balbutia un remerciement confus. Le sans-abri lui adressa un sourire et baissa les yeux, comme s'il avait déjà oublié la rencontre. Son chat sur les talons, elle poursuivit son chemin. Les immeubles auour d'elle semblaient se tordre, et le ciel paraissait étrangement proche. Plongée dans cette euphorie, elle remarqua à quel point la sobriété était douloureuse.
Le temps lui semblait s’écouler lentement, comme s’il était rempli de grumeaux, de gros paquets de minutes la fouettaient sans cesse mais elle ne ralentissait pas. Elle avait un but à atteindre, même si elle avait oublié lequel. Bientôt, elle fut sortie de la ville, les immeubles tout tordus étaient derrière elle, et devant s’étendait une grande plaine aux herbes hautes, où l’austère régularité du terrain n’était troublée que par quelques arbres. Quelques arbres, et un petit monticule de terre, d’à peine plus de deux mètres. En titubant dangereusement, elle s’en approcha, son petit chat bondissant autour d’elle en poussant des miaulements affectueux. Arrivée au bord du petit tas de terre, elle essaya de l’escalader, mais il lui paraissait bien trop haut. Elle enfonça ses griffes dans la boue, tenta de trouver des prises, mais il n’y avait rien à faire, elle glissait. Tandis qu’elle était arrivée à mi-hauteur, à bout de souffle et le rouge aux joues, elle entendit un murmure.
« Prends ma main. »
Pas le moins du monde troublée, elle l’agrippa, et quelques instants plus tard, elle était parvenue au sommet du monticule. Le jeune homme était pâle, mal coiffé, ses habits dépareillés et pleins de trous dévoilaient un corps d’une affolante maigreur. Ses yeux étaient fous, soulignés de cernes noires. Pourtant, de lui émanait une étrange sensation de grâce, de classe peut-être, de sécurité aussi. Il agrippa fermement, mais néanmoins avec douceur, la main de la jeune fille, et tendit l’autre main vers l’horizon. Au loin, des milliers de feux multicolores éclairaient la nuit, comme autant d’étoiles tombées des cieux. On distinguait une marée de gratte-ciels, qui paraissaient tristement minuscules, insignifiants. Elle regarda à ses pieds, et ne vit pas le sol. Elle s’assit sur un banc avec un soupir, le voyage touchait à sa fin… Un papillon solitaire voletait autour d’eux, et le petit chat noir bondissait fébrilement pour essayer de l’attraper. Le jeune homme s’assit à ses côtés et se blotti contre elle, il sortit de sa poche un petit carnet noir, l’ouvrit à la dernière page et écrivit une phrase d’une belle écriture penchée, avant de le refermer. Puis, il alluma une cigarette, et tendit son briquet à la jeune fille. Elle le prit et, après avoir profondément inspiré, l’approcha du petit carnet qui s’enflamma instantanément.
«Tous mes vœux de bonheur. »
« Prends ma main. »
Pas le moins du monde troublée, elle l’agrippa, et quelques instants plus tard, elle était parvenue au sommet du monticule. Le jeune homme était pâle, mal coiffé, ses habits dépareillés et pleins de trous dévoilaient un corps d’une affolante maigreur. Ses yeux étaient fous, soulignés de cernes noires. Pourtant, de lui émanait une étrange sensation de grâce, de classe peut-être, de sécurité aussi. Il agrippa fermement, mais néanmoins avec douceur, la main de la jeune fille, et tendit l’autre main vers l’horizon. Au loin, des milliers de feux multicolores éclairaient la nuit, comme autant d’étoiles tombées des cieux. On distinguait une marée de gratte-ciels, qui paraissaient tristement minuscules, insignifiants. Elle regarda à ses pieds, et ne vit pas le sol. Elle s’assit sur un banc avec un soupir, le voyage touchait à sa fin… Un papillon solitaire voletait autour d’eux, et le petit chat noir bondissait fébrilement pour essayer de l’attraper. Le jeune homme s’assit à ses côtés et se blotti contre elle, il sortit de sa poche un petit carnet noir, l’ouvrit à la dernière page et écrivit une phrase d’une belle écriture penchée, avant de le refermer. Puis, il alluma une cigarette, et tendit son briquet à la jeune fille. Elle le prit et, après avoir profondément inspiré, l’approcha du petit carnet qui s’enflamma instantanément.
«Tous mes vœux de bonheur. »



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