Le mois d'août étouffait sourdement notre corps, et cette langueur lancinante et grasse qui nous accable parfois nous traînait vers le sommeil. Je marchais dans les rues de Paris, elle à mes côtés riait de tout et de rien, fragile bonheur qui se construit toujours lorsque nous sommes tous les deux. Comme un parfum d'éternité. Une brise fine et salvatrice envolait ses cheveux bouclés et découvrait le dessin de son visage; ses yeux mordants, ses lèvres qui coulaient dans mes veines, fragiles et douces comme un voile. Je pris machinalement une cigarette, et lui en proposait une qu'elle accepta sans hésiter. Une marlboro menthol. Lorsque je voulu l'allumer, je constatai avec désarroi que j'avais oublié mon briquet dans ma chambre. D'un rapide coup d'oeil, je fis l'inventaire des fumeurs autour de moi et n'en trouvai qu'un. Un vieillard affalé sur un banc, maigre et courbé, tirait de temps à autre une bouffée qui le faisait tousser. De chaque côté de l'homme se trouvait un arbre, à l'image de celui qu'ils entouraient. Plantés là, jurant avec le décor, ils semblaient tendre leurs branches pour frôler les cieux.
Je m'approchai du vieillard, un sourire d'homme d'affaire peint sur mon visage, déterminé à allumer cette foutue cigarette. Alors que je l'avais presque atteint, le vieil homme écarquilla les yeux et se crispa.
"- Comment oses-tu pénétrer dans ma forêt sans mon autorisation?! me cria-t-il avec plus de postillons que nécéssaire.
- Votre forêt? lui répondis-je. Il n'y a là que deux arbres rachitiques, monsieur, et les nommer ainsi me semble bien arrogant!
- Jeune homme, j'ai suffisamment vécu pour appeler forêt ce qu'il me convient d'appeler ainsi. Mais je vous pardonne, vos yeux sont grands ouverts, je consens donc à vous laisser entrer. La princesse aussi peut venir, mais qu'elle donne ses chaussures aux domestiques." dit-il en désignant une poignée de pigeons en pleine lutte fratricide pour une miette de pain.
La situation était trop étrange pour que nous puissions nous y soustraire. Elle enleva donc ses belles chaussures et alla les déposer auprès des volatiles, qui lui répondirent par une indifférence à la limite du mépris. Sa main dans la mienne, nous nous assîment sur le banc qui poussa un grincement d'agonie. Le vieil homme adopta une mine contrite en reprenant la parole d'une voix emphatique:
"- Qu'êtes-vous donc venu me soutirer? De l'argent? Des titres de noblesse? Du vin peut-être?
- Rien de tout celà, votre altesse, nous aimerions juste vous emprûnter du feu pour notre tabac.
- C'est quelque chose de difficile que vous me demandez là, jeune impétueux, allumer un feu par magie requiert beaucoup d'énergie. Aussi, je ne pourrais accéder à votre demande que si vous vous en montrez digne. Je vais vous poser une unique question, et si vous répondez juste, vous connaîtrez le secret de ma forêt, et pourrez accéder au moindre de mes trésors.
- Je vous écoute, seigneur."
Le vieillard prit son souffle, sembla hésiter un instant, puis murmura:
"- De quelle couleur est le soleil lorsque vous le contemplez les yeux fermés?"
Abasourdi, je lançai un regard désespéré à mon amie, me résignant petit à petit à l'idée de ne pas fumer. À ma grande surprise, elle prit alors la parole d'une voix assurée, fixant l'étrange vieux droit dans ses prunelles.
"Il est rose et brun, de forme ovale et aux coins affirmés, il semble pleurer la marâtre Nature qui lui interdit de rencontrer sa douce lune. Ses rayons me réveillent parfois le matin, en me chantant des comptines sur leurs flûtes de pan si pleines de dorures qu'elles m'éblouissent. Ses paupières sont lourdement fardées, comme celles d'une actrice de cinéma, et des robes incrustées de sucre l'empêchent d'avoir trop froid. Lorsqu'on y regarde bien, on peut apercevoir les mille montagnes qui recouvrent sa surface, et qu'il se plaît a peindre chaque jour pour égayer le coeur de ses habitants. Mais parfois, lorsque je me sens triste et seule, le soleil est noir, et la simple vue de ses crocs ensanglantés me glace d'effroi. Il couvre une infinité de formes et de parures, il chante et se lamente parfois, il est cruel et vil, sauf lorsqu'il me prend dans ses bras. L'infini ne suffit pas à décrire ce soleil, alors je m'arrêterais là pour le moment, seigneur."
Le vieillard sorti un briquet noir de sa poche, et alluma lui-même nos cigarettes.
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